Candidature à Mentor 2026 - ARLES

LES ABSENTS EN NOUS 

Depuis des années, mon travail porte sur les trajectoires migratoires sénégalaises : les départs, les disparus en mer, les retours, les arrivées. La migration est pour moi indissociable de la transmission, du sacrifice et du silence.

Pour cette nouvelle série, j’ai suivi en France Jo, Yacine et Pape, originaires de Thiaroye, puis je suis retournée au Sénégal rencontrer leurs familles, me perdre dans les lieux qu’ils avaient quittés, sentir les formes de leur absence. Entre ici et là-bas, une vie de lutte et d’adaptation d’un côté, des attentes et une image à préserver de l’autre.

Mais Thiaroye n’est pas seulement un lieu de départ. C’est une ville qui porte en elle un silence plus ancien. Le 1er décembre 1944, des tirailleurs africains sont massacrés par l’armée française sur la base militaire de Thiaroye. Issus de l’Afrique occidentale française, ils venaient d’être rapatriés après quatre ans de captivité. Ils ne réclamaient que leurs soldes. Le bilan officiel fait état de trente-cinq morts, un chiffre que les historiens contestent, estimant qu’ils étaient plusieurs centaines. En 2024, l’État français reconnaît le massacre. En 2025, s’ouvrent des fouilles archéologiques. Ici, cette histoire reste fragile, fragmentée, parfois taboue. Elle circule en rumeurs, en récits qui se contredisent. Ce que les archives ont tu, on demande aujourd’hui au sol de le dire.

Dans les familles marquées par la migration, un silence semblable persiste. Ce qu’on ne dit pas à ceux qui sont partis. Ce qu’on ne dit pas à ceux qui sont restés.

Yacine est venue finir son master en démographie. Jo, infirmier, acteur et metteur en scène, l’a rejointe, sans papiers, sans certitude. Bachir, leur fils aîné, est resté au Sénégal. Tiaba, la mère de Pape, a vu l’océan se vider de ses fonds. Son fils est parti à treize ans.
J’ai rencontré Biram Senghor, l’un des derniers fils de tirailleurs encore vivants. Toute sa vie, il a cherché où reposait son père, M’Bap Senghor, tué en 1944.

Des deux côtés, on tait. Des deux côtés, on attend. Les corps traversent les frontières. Les objets restent. Les absents, eux, ne partent pas. Ils habitent les pièces, les gestes, les vides entre les mots. Ce silence, je ne peux le nommer. Seulement tenter de m’en approcher.

Cette série, développée dans le cadre du Mentorat 2025-2026 du Fonds Régnier pour la Création avec l’Agence VU’, sera présentée en septembre 2026 à la Galerie VU’.


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